Je suis de mauvaise humeur en me levant. Je n’y peux rien, c’est physique et mental.
Physique parce qu’au lever, je n’ai qu’une envie, c’est de rester coucher et de ne rien foutre. Je dors peu, mais l’état de glandage total lorsque vous émergez et que vous vous auto décidez à vous lever est un de ces moments peaceful de la vie.
Mental parce que le simple fait de m’être levé, forcément à la bourre parce que j’ai traîné, me speede et m’oblige à me dépêcher alors que ni mon cerveau ni mon corps ne peuvent suivre.
Alors forcément, il me faut plus de temps pour me réveiller. Ou du moins pour émerger. Histoire d’être en état. Etat de réfléchir, état de se contrôler, état de jouer son rôle. Et durant cette période, le moindre détail fait s’approcher le point de non retour. Ça m’arrive de temps en temps de le franchir en public…
J’aime cette expression.
Point de non retour.
Point à partir duquel vous ne pouvez plus revenir en arrière.
Il m’attire et me fait peur, ce qui ne fait que me persuader un peu plus que je suis sado-maso. J’aime la douleur. Que celle-ci soit physique ou mentale. Que celle-ci me concerne en tant que cible ou en tant qu’exécutant.
Pour en revenir au point de non retour, j’essaie de gérer cet aspect du mieux possible. Je me connais, donc je me contrôle.
Descartes avait tort, il s’est gouré dans sa phrase. Ce n’est pas « je pense donc je suis », mais « je me contrôle donc je suis »…
Le contrôle permet de prendre sur soi dans la plupart des cas.
Mais il arrive que des fois, je ne sois pas en mesure de pouvoir me contrôler.
Parce que la coke que j’ai sniffée hier avec Alexandra et Vladimir fait une brusque remontée à la surface.
Parce que le vieux qui achetait sa carte orange devant moi a mis 10 minutes à effectuer sa transaction, alors que mentalement je ne lui en avais accordé que 5.
Parce que les deux salopes en mini jupes qui attendaient le bus 2 à côté de moi n’ont pas arrêté de me casser les oreilles avec leurs histoires de mecs à deux balles.
Aujourd’hui, le truc qui m’a le plus fais monter la pression est le jeune connard en costard qui se prenait pour quelqu’un.
Déjà qu’il m’ait frôlé en montant dans la rame, sans s’excuser, ça m’a gonflé.
Mais qu’ensuite il m’ait jeté un regard condescendant et apitoyé quand je lui ai dis « pardon », là, c’était limite.
Costard s’est assis, sans laisser sa place à la mama qui était derrière lui. C’est clair qu’avec son pantalon à 150€, vaut mieux s’asseoir sur les sièges du métro que rester debout. Et je suis sûr qu’il se vante d’être poli, galant et gentleman. Du moins c’est ce qu’il doit dire quand il est en société. Ou dans sa société. Surtout s’il y a des nanas baisables.
Il a sorti un journal de sa sacoche HP. J’ai eu le temps de voir le logo Hewlett Packard, reflet métallique sur un fond noir carbonique. Costard est donc un jeune cadre dynamique.
Au moment ou il le déplie, nos regards se croisent.
Regard noir de ma part, je n’attends qu’une chose en fait : qu’il le soutienne. Seule manière que je m’incline.
Réaction de Costard : haussement du sourcil droit, il baisse la tête en la secouant. Manière de me faire comprendre qu’il me prend pour un con.
On va bien voir.
Avec un peu de chance, il va aussi aller au terminus.
Vu son look et son ordinateur, il risque de se rendre dans la même zone de bureau que moi. J’espère pas pour moi, ça me prendrait le crâne.
Je jette un coup d’œil sur la rame, m’aperçoit qu’elle n’est pas complètement remplie, c’est bizarre. Je regarde l’heure, qui est la même qu’hier quand j’ai pris le métro, métro qui était rempli à bloc.
J’arrête de faire bloquer mon cerveau sur Costard, et mets le mini disc de Rage Against The Machine dans mon walkman Sony.
Les Rage. RATM. Toute une époque. Ça me rappelle mon lycée. Quand j’étais le vilain petit canard dont tout le monde pouvait se moquer.
La logique me recommande de changer de disque.
L’instinct me dit de laisser couler.
Ce que je fais.
Je devrais avoir le temps d’écouter « Killing in the name » et « Know your ennemy »….
Terrible. Violent. Mortel. Ça déchire grave en fait.
Curieusement, ça me motive. Et me réveille.
Je regarde les stations, on est bientôt arrivé. Plus qu’une. Et Costard est toujours dans le wagon. Tendue. La situation. Pas (encore) lui. Et en tout cas, pas moi. Je me sens à l’aise. Décontracté. Calme.
Hop, terminus, tout le monde descend.
Costard aussi.
Me redouble l’enculé.
Passe devant moi au niveau du portique de sortie.
Je suis juste derrière lui, il le sait.
Il ouvre la porte en verre Sécurit.
Et me la lâche en pleine gueule.
Bâtard. Tes parents t’ont jamais appris ce qu’était la politesse ? Tu sais le truc qui fait que la vie avec des connards comme toi est plus facile. Du moins plus supportable.
Je ne peux pas m’empêcher de lui répliquer un « merci ». Tout bas. Il ne l’a pas entendu, et tant mieux. Se fondre dans la masse. La sortie donne direct sur une petite rue, en général déserte. Ça m’arrange. De mémoire, y’a pleins de bureau.
Je vais le choper dans l’angle. Près de la grille de fermeture.
Nous ne sommes que deux.
Lui.
Moi.
La proie. Le gibier. La pitance.
Moutons, encore et toujours.
Plus que 10m.
Le couloir tourne à droite, et s’il n’y a pas de colleurs d’affiche, je me le fais.
J’ouvre la poche intérieure de ma veste et en sort le cutter noir. Un cadeau de mon père. J’enfile des gants, noirs eux aussi. Curieuse synchronisation des couleurs.
Je m’approche de lui.
Chope son visage avec ma main, ma paume lui bloquant la bouche et une partie du nez. Le colle contre moi.
Lui passe le cutter devant les yeux et murmure « tais-toi ».
Marmonnement de Costard.
J’approche ma bouche de son oreille gauche et lui susurre doucement « j’ai dit : ta gueule. »
Costard se débat. Il ne me laisse pas le choix.
Je le retourne, il fait volte-face, ma main glisse d’un mouvement fluide de sa bouche à sa gorge, je prends, je remonte et bloque au niveau du menton.
Serre la gorge.
Soulève la tête.
Souffrance du connard. Qui regarde en l’air, pauvre merde attachée à son portable, seule preuve d’hormones mâles.
« Je t’avais demandé de te taire Monsieur Costard. La liberté des uns s’arrête là où commence celle d’autrui. Ça te dit quelque chose Dugland ? Non ? Par contre, le dernier dossier de chez Mongolito et Compagnie, ça, ça te parle, hein connard ? »
Mon cutter s’approche de ses yeux.
Qui commencent à clignoter, les paupières battant de plus en plus vite à l’approche de la lame.
Costard continue de gémir et de marmonner, malgré ma main qui le serre complètement. Il commence à me briser les couilles. Grave.
Je l’approche du renfoncement. Une alarme retentit dans ma tête.
Temps passé approximativement : trois minutes. Prochain métro dans un peu moins de 5 minutes donc.
Je lui fracasse la tête contre le mur gauche. Me retrouve légèrement emporté, je suis dos à la sortie. Mauvais.
Pas le temps de jouer.
Pas de temps pour fignoler les détails.
Va falloir travailler dans l’urgence, et je n’aime pas trop ça.
Je jette un coup d’oeil autour de moi, mon regard se fixe sur la sacoche HP.
Ok.
Je vais prendre ça. Maintenant. Et me casser. Vite.
Je remballe la lame du couteau.
Me penche et prends la poignée.
Me relève, fait demi-tour, regarde la sortie.
Personne.
Temps restant, une minute.
Je suis calme et serein tandis que la lame du cutter pénètre lentement la cornée de l’œil gauche, incisant d’abord la peau fine de la paupière, puis la surface légèrement gélatineuse de l’œil…
Pas de réactions de Costard.
Même pas drôle.
Je lui fais l’œil droit machinalement pendant que j’analyse la situation.
En arrive à la conclusion que d’un côté tant pis et que de l’autre faudrait peut être voir à ce que je bouge, et fissa.
J’essuie la lame sur le veston de Costard, la rentre tout en reculant, et me mets à gravir les escaliers.
Le soleil tape, j’avais presque oublié qu’il était 10 heures du mat’.
J’arrive à l’air libre, et continue d’avancer, obliquant directement à droite sous un porche d’immeuble.
La mallette de Costard me gêne. Ce peut être un indice. Je file directement à travers les impasses, naviguant au radar, gauche droite tout droit droite… Je retombe sur une avenue, tourne à gauche et reprends le métro sur une autre ligne, direction chez moi.

