C’est la seule chose que je sais vraiment d’elle. hell_eyes. Je vais l’appeler ainsi. Elle m’attire, irrésistiblement et irréversiblement. Quelque chose de fou dans son regard. Elle me semble aussi atteinte que moi, sans le savoir et/ou sans le montrer.

Assistante de direction de chais-pas-qui. Responsable de chais-pas-quoi. J’m’en fous.

Je serais incapable de la décrire.
Je serais incapable de la reconnaître dans la rue, sauf si blocage respectif.

Je n’ai pas envie d’elle. Ou du moins pas physiquement. Pas de manière directement physique. Envie de la connaître et de me faire connaître. En partie. Viens. Deviens ma compagne. Mais je ne sais pas si je peux lui faire confiance. Partage leurs souffrances. L’abandon, qu’il soit mental ou physique, entraîne la défaite. C’est une évidence. Mais la torpeur et la compréhension entraîne également l’abandon. De soi. Je contrôle mes actes, eux les subissent, je suis le maître, ce sont les esclaves. Surmonter cet état permet d’être en symbiose avec soi. Et donc de ne pas faire d’erreurs. Tout peut se contrôler, tout est question d’entraînement. Tout ce que je sais, c’est que ma perception des choses se modifie, petit à petit. De tuer pour tuer à mes débuts, je suis passé à tuer et faire souffrir. Mais de temps en temps, mon ancien « moi » ressort et refait surface. C’est la seule chose qui me permet de garder une vie sociale cohérente : par moment, je réagis comme un humain lambda…

Ce doit être le cas dans ma tête. Je m’approche d’elle, elle est seule à son bureau. Regard légèrement maquillé, robe longue noire, débardeur noire, elle me rappelle Alexandra, l’adepte du bdsm que je dois voir dans la semaine. Je m’aperçois de mon erreur : je ne sais rien d’elle. Que dalle. Nada. Rien de rien. Edith Piaf : « Non, rien de rien, non, je ne regrette rien… » Je n’ai plus le choix, je dois lui parler, il est impossible que je fasse demi tour, c’est strictement inconcevable de manière honorable.
Bloque dans l’encadrement de la porte.
La regarde dans les yeux pendant quelques instants, le temps pour moi d’admirer la courbe de son visage et pour elle de se sentir observer.
Elle hausse la tête et on se dévisage mutuellement. Elle est vraiment jolie, je vais me ramasser. Tant pis, je prendrai ma revanche sur l’étudiante en arts.
- Oui ?
- Hrmpf. Je me demandais si vous accepteriez de déjeuner avec moi ? Je suppose que cela peut vous paraître bizarre, mais depuis que je suis en mission pour votre société, à chaque fois…
- A chaque fois ?
- Euuh… J’sais pas. J’sais juste que je dois manger avec les pingouins de la direction, et que j’aimerais bien une excuse.
- Et mon rôle serait-il de servir uniquement d’excuse ?
- Dans un cadre strictement professionnel.
- Dommage. Vous aimez les pizzas ?

La chance me sourit. Tant mieux.
Le jeu commence.

Tandis qu’elle prend sa veste, je sors mon portable de ma poche et appelle le boss, et lui annonce que je ne pourrais déjeuner avec lui. Il tempête, souffle et se calme, lorsque je lui annonce que sa présentation est prête et que je la lui montre dans deux heures.
Me retourne vers les yeux de l’enfer. Qui sont justement en train de me fixer. Je lui adresse un grand sourire… Elle me tourne le dos pour prendre son sac et me demande si mon invitation tiendrait toujours si elle m’annonçait ne pas être seule.
- Tout dépend. Si c’est au resto, pourquoi pas, ça dépend. Si c’est dans votre vie… C’est votre vie… Tu cherches quoi ? Tu veux quoi ? A quoi penses-tu ? A qui penses-tu ? De quoi as-tu envie ?
- D’accord, ça marche ! Ironise-t-elle tout en se retournant et en me poussant hors de son bureau
- Et c’est par où Madame… ?
- C’est par là, suivez le guide. Et Mademoiselle, pas Madame. Mais si on doit déjeuner ensemble, je préfèrerais que vous m’appeliez Virginie. Et que l’on se tutoie. Non Monsieur ?
Je me contente de répondre par un rire. Elle m’amuse.

Je la suis dans les dédales de couloirs. Y’en a partout. Une horreur. Je finis par capter qu’elle me fait sortir non pas par l’entrée principale (les Champs) mais par une petite rue adjacente. Temps de latence dû à mon blocage sur son dos. Elle est callipyge, et ça m’a toujours attiré. Si en plus elle a de la conversation…

Boum, le gris devient blanc lumineux.
J’avais oublié que le soleil faisait des siennes aujourd’hui.
Dommage. Pas franchement le temps pour aller sur une terrasse. Virginie me regarde et me dit que c’est par là (là ou ailleurs, moi, ce que j’en dis…)

Je me prends une clope dans mon paquet, lui en propose une qu’elle accepte, l’allume, m’allume et on reprend notre route, en parlant un peu plus que dans les couloirs. Chose facile vu qu’on n’a pas parlé.
- Pourquoi être venu me parler ?
- Et pourquoi pas ? Qui ne tente rien n’a rien, et de toute façon, ma proposition n’est pas indécente que je sache…
- Indécente non. Surprenante oui. Nous ne nous connaissons pas et vous m’invitez à déjeuner ? (elle se reprend) enfin, à manger une pizza, finit-elle en riant.
Bien joué petite fille. Un point pour toi. Serais-tu une âme sœur ? Quel est ton fantasme ? Dis-moi ce que tu kiffes et je te dirais ce que tu es…
- Effectivement. A chaque fois que je venais en rendez vous avec le boss, tu m’intriguais et me redonnais du… « courage »… Je ne sais pas comment expliquer. L’air calme et sûr de toi…
- C’est gentil ça jeune homme.. Comment dois-je le prendre ?
- Comme un compliment souris-je.

On arrive devant le resto. Enfin, la pizzeria. Virginie rentre directement, fait la bise au patron – mauvais ça, elle est connue, c’est une habituée, gaffe Simon, gaffe – et se dirige vers une table du fond. Je suis, tout en saluant amicalement mais néanmoins cordialement le patron. Qui a une tête à s’appeler Aldo.

Je m’assois.

Face à elle.

Le combat commence maintenant : être naturel, ou tout au moins en donner l’air, tout en me rapprochant de ce qu’elle souhaite trouver chez moi…

Round 1, fight.